En se levant ce matin-là, Evan Harrington eut le pressentiment que cette journée allait être décisive. Mais ce n’était pas parce que le soir même, il allait devoir jouer contre l’une des meilleures équipes du championnat de hockey sur glace, non. Il y avait bien une part de cela mais il sentait autre chose, comme si la victoire de son équipe n’allait pas être sa seule grande préoccupation. Et bien évidemment, il aurait aimé savoir quoi, ce qui était vain. Cependant, après de nombreuses années passé sur la glace, il avait compris qu’il n’était pas capable de prévoir le déroulement d’un match et que de tenter de le deviner en faisant des suppositions étaient inutiles, en plus d’être une perte considérable de temps. Sa seule arme contre l’incertitude était tout simplement la préparation, se donner au maximum lors de ses entraînements quotidiens, pour être au meilleur de sa forme lors du moment venu et être apte à affronter chaque imprévu. Il savait ce qu’il avait à faire, alors il serait prêt pour le grand soir, peu importe ce qui l’attendait.

Aujourd’hui, pour Evan, rien n’avait plus d’importance que le hockey sur glace. Il ne voyait pas d’autre but dans sa vie que de se faire repérer et de pouvoir jouer en professionnel. A ses yeux, c’était ce pour quoi il était destiné, depuis son plus jeune âge, voire depuis sa naissance. En effet, le hockey était en quelque sorte un sport familial que son père et son grand-père avaient pratiqué durant des années. Son père n’avait pas réussis à réaliser ses rêves – il était entré dans une équipe universitaire mais n’avait fait que deux saisons à cause d’une grave blessure. En outre, il ne retrouva jamais son niveau, et le fait qu’il y eut déjà d’autres joueurs dans son équipe avec des capacités supérieurs aux siennes ne lui laissa aucune chance de rebondir après cela. Mais il se chargeait de tout faire pour que ceux de son fils deviennent réalité. Il faisait tout pour.

Quand Evan était enfant, son père l’emmenait à la patinoire de leur ville canadienne, parfois pour des matchs, ou d’autre fois, simplement pour voir les joueurs s’entraîner. A l’époque, le jeune garçon s’était senti impressionner par ses armoires à glace qui faisaient deux à trois fois sa taille, sans parler de leurs muscles d’acier et de leurs larges épaules. Ils les surnommaient « les ours ». Mais ce qu’il trouvait encore plus incroyable, c’était la facilité avec laquelle il se baladait de long en large à travers la patinoire, pas le moins du monde ralenti par leur imposante stature. Avec le temps, il s’était habitué à ce spectacle mais jamais il n’avait cessé d’être admiratif.

C’est ainsi qu’à huit ans, il décida qu’il deviendrait joueur de hockey. Il savait déjà glisser, bien qu’encore maladroitement, puisque son père le lui avait appris. Mais jamais il n’avait tenu une crosse dans ses mains et tenté d’envoyer le palet dans les filets tout en se trouvant sur des patins. Son père désirait intérieurement que son fils prenne la décision de vraiment s’intéresser à ce sport, mais il se contentait de l’influencer sans le forcer à quoi que ce soit, le laissant découvrir et faire ce choix seul. Ainsi, à dix ans, Evan était devenu le meilleur joueur de son club junior. Le hockey avait une place importante dans la ville, si bien que les habitants suivirent plus ou moins de près l’évolution du jeune Harrington, très prometteur, et suivant les traces de son père qui avait rendu si fière la ville à l’époque du lycée. Et beaucoup pensait que Evan ne tarderait pas à le surpasser, à surpasser son grand-père – qui était devenu professionnel, bien que sa carrière fut vite écourté –, pour devenir le meilleur joueur de sa famille et même, de la région.

Maintenant qu’il était en dernière année de lycée, Evan savait que c’était l’année où tout pouvait arriver, en bien comme en mal, et plus encore qu’auparavant, il se donnait à fond pour venir à bout de tous les imprévus. Le matin, il prenait un petit-déjeuner équilibré et concocté par sa mère, digne du grand sportif qu’il était, puis, il partait courir. Il commençait d’abord par faire le tour de plusieurs pâtés de maisons alentour avant de bifurquer pour traverser un parc encore vide à cette heure très matinale, où il s’attardait quelques minutes pour faire ses étirements. Ensuite, il reprenait sa course, descendait une longue avenue pour rejoindre son quartier et rentrer chez lui prendre une douche et se préparer pour les cours. Même le midi au lycée, il faisait très attention à ce qu’il mangeait à la cafétéria et après toutes ses heures d’études, il filait à son entraînement de hockey.

C’était à ses yeux, le meilleur moment de la journée. Cela durait une heure et demi et parfois même, en rentrant chez lui, lorsqu’il n’était pas trop fatigué, il lui arrivait de poursuivre son entraînement en soulevant des haltères et en enchaînant sur des séries de pompes. Ses parents s’inquiétaient quand ils le voyaient s’épuiser à ce point, mais pour lui, ce n’était pas du surmenage : il en était capable alors pourquoi s’en priver si cela pouvait le rendre plus performant ? Et il l’était, performant, autant durant les séances d’entraînement que les matchs où il était de loin le joueur qui marquait le plus de points en une saison. Quand ses coéquipiers et lui jouaient contre des adversaires très doués, voire meilleurs, il n’était pas rare qu’il soit l’unique marqueur de son équipe. Cela faisait trois ans qu’à chaque match, il occupait le poste d’attaquant au centre, et déjà auparavant, il campait ce poste plus longtemps que n’importe qui d’autre.

Mais autant de temps consacré au hockey n’était pas sans conséquence, bien évidemment, et bien que la plupart des élèves de son lycée l’appréciait pour son jeu comme pour sa gentillesse – il était parfois arrogant mais ne rabaissait jamais les autres, et ne cherchait pas à se montrer supérieur comme le faisait d’autres joueurs. En effet, ils avaient perdu de vue tous ses amis d’enfance et les seuls jeunes de son âge qu’il fréquentait étaient les garçons de son équipe, avec qui il n’était pas très proche, en dehors du hockey.

Certains lui avaient reproché de ne plus s’occuper que de lui et de sa future carrière, d’autres l’avaient laissé suivre sa voie sans lui faire de reproches – peut-être comprenaient-ils à quel point ce sport comptait pour lui –, mais dans les deux cas, Evan ne fit rien pour les retenir. Certains soirs, lorsqu’il regrettait de ne pas avoir une bande de copains avec qui traîner en ville, voir un film ou manger un morceau, il se demandait ce qu’il pourrait bien faire si jamais il perdait le hockey. Cela avait prit une place si importante dans sa vie qu’il lui semblait avoir vécu qu’à moitié son adolescence et que si tout venait à s’arrêter, il n’aurait personne sur qui compter à part ses parents. Evan avait beau avoir la ville et le lycée derrière lui pour le soutenir lors des matchs, il savait que s’il n’était plus le meilleur là-dedans, il n’aurait plus aucun intérêt. Certains soirs, ces interrogations se transformaient en crainte, si bien que dès le lendemain, il s’entraînait plus durement encore, pour s’assurer d’avoir de plus grandes chances de réussir. Et donc, d’être certain qu’il ne sera jamais seul.

Étrangement, sa journée fut différente de l’ordinaire ou même de celle des jours de matchs. Evan s’attendait à ne discuter que de tactiques de jeu avec ses coéquipiers, à ne plus pouvoir faire un pas sans qu’une foule d’élève l’encourage et l’acclame, et à être si impatient et excité de se rendre sur le lieu de la rencontre qu’attendre la fin des cours lui paraîtrait totalement inenvisageable. D’habitude, surtout les jours de matchs, c’était comme cela que les choses se passaient. Mais aujourd’hui, il n’en fut rien.

Sa journée ne lui parut pas aussi longue que d’autres fois mais le garçon avait le sentiment d’avancer au ralenti, comme dans un rêve. De plus, tout le monde se montrait incroyablement silencieux et même distant avec lui. Peut-être aussi avec les autres joueurs de l’équipe – il n’y avait pas de raison qu’il soit exclu, lui, uniquement lui. En fait, c’était un silence respectueux et il en était venu à la conclusion que soudainement, tous les élèves avaient décidé, en quelque sorte, de le laisser seul avec lui-même pour se préparer au match de ce soir. Le silence était pour la concentration. Evan l’appréciait mais cela le confortait également dans l’idée que quelque chose d’inattendu était sur le point d’arriver. Ce qui ne le rassurait pas vraiment. Il était trop tard pour mieux se préparer.

Finalement, le soleil se coucha et il fut remplacé par un ciel illuminé par des milliers d’étoiles et une lune presque ronde. Assis dans les vestiaires, Evan Harrington entendait au loin les cris du publique. Il était arrivé plusieurs minutes en avance, si bien qu’il était déjà prêt et n’attendait plus que ses coéquipiers. Une fois encore, personne ne parlait, mais le brouhaha de l’extérieur le rassurait un peu. Ça, c’était normal. Lorsque tous eurent passé leur équipement, leur coach entama un discours sur l’importance de ce match, conclu par quelques encouragements, puis leur ordonna avec ferveur de donner le meilleur d’eux-mêmes et de gagner cette rencontre. Les joueurs poussèrent quelques exclamations pour se motiver les uns et les autres, avant de quitter les vestiaires et de monter sur la glace.

Autour d’eux, les gradins étaient remplis. Deux commentateurs hurlaient déjà dans leur micro. Evan débuta des tours de pistes pour s’échauffer tout en jetant des coups d’œil hasardeux dans le public. Il connaissait la plupart des visages : une grande partie des élèves du lycée, les parents de joueurs et beaucoup de passionnés venus suivre les exploits des gamins de leur ville. Mais soudain, il se stoppa. Quelqu’un d’inattendu était présent. Il cru d’abord rêver, mais en se rapprochant de la grande vitre qui séparait la glace des gradins, il le vit de plus près et il était impossible que ce ne soit pas lui. Lui aussi le regardait, le sourire aux lèvres. Alors Evan fit demi-tour et glissa jusqu’à l’une des ouvertures permettant de s’extirper de la patinoire. Il l’avait suivis aussi, de l’autre côté de la vitre.

– « Jesse ? » Lança Evan, toujours incapable de faire confiance à sa vue.

Le garçon, pas très grand et surtout très mince, hocha la tête en continuant de sourire. Ses boucles auburn lui cachaient presque les yeux.

– « Qu’est-ce que tu fiches ici ? » Renchérit le sportif.

– « J’ai entendu dire que tu jouais un match très important, alors même si je déteste ce sport, je suis venu te voir jouer ! » S’exclama joyeusement le concerné.

– « Tu es venu seul ? »

– « Mes parents sont tes plus grands fans ».

– « Bon sang ! » S’écria Evan, encore déstabilisé par la présence du garçon. Il ne s’y attendait absolument pas.

– « Fallait bien qu’un véritable ami vienne t’encourager. Je vaux bien toutes ces groupies ici présentes qui scandent ton prénom ! » Affirma d’un air très assuré le dénommé Jesse.

– « Je suis très content de te revoir. Merci beaucoup », répondit le joueur de hockey en se demandant si ce pressentiment qui l’avait accompagné toute la journée était lié à cette visite inattendue – mais pour le moins très agréable –, ou si autre chose encore l’attendait.

– « J’espère bien. J’ai fait cinq cents kilomètres pour tes beaux yeux ! » S’écria le garçon, déclenchant sur ses mots les rires de son ami.

Jesse Bryant était son meilleur ami depuis son plus jeune âge. Celui-ci détestait le sport et pourtant, jamais Evan ne s’entendit aussi bien avec quelqu’un. Mais au contraire, c’était certainement parce qu’il ne parlait jamais hockey avec Jesse qu’il l’appréciait autant : finalement, cela lui faisait du bien de penser à autre chose. Son ami lui avait aussi été d’une grande aide dans le cadre scolaire, car, contrairement à Evan, Jesse était un bosseur et surtout, un grand lecteur qui n’avait pas hésité à pousser et à aider son acolyte si préoccupé par son sport sur glace. A l’inverse, Evan, grâce à son caractère extraverti et avenant, avait permis à Jesse de s’ouvrir aux autres et de se lier avec un plus grand nombre d’élèves. Ils se complétaient. Et ne se jugeaient jamais.

Mais leur bel amitié fut mise à rude épreuve lorsque Jesse dû partir vivre à plusieurs centaines de kilomètres d’ici.

Cette année était décisive pour Evan Harrington. Il savait que si il voulait intégrer la principale équipe de hockey sur glace du pays, il devait être le meilleur, se surpasser, être incroyable, et ce dans l’unique but d’impressionner les recruteurs. Il savait aussi que s’il gagnait sa place, il quitterait sa ville natale pour la capitale et que là-bas, il retrouverait Jesse. C’était le plan : devenir joueur professionnel et réussir au côté de son meilleur ami, comme il l’avait toujours fait.

Assis dans les gradins, deux hommes suivaient avec intention le match. Cela faisait un peu plus d’une vingtaine de minutes que la rencontre avait commencé mais l’équipe qui jouait à domicile menait déjà largement. Il y avait une ambiance de folie tout autour de la glace. Les supporters savaient. Et les joueurs le sentaient à leur tour.

– « C’est lequel ? » Demanda le plus jeune des deux hommes.

– « Le #10 », dit l’autre sans détourner les yeux du joueur concerné.

– « Comment il s’appelle ? »

– « Evan Harrington ».

– « Le nom me dit quelque chose… »

L’aîné ne répondit rien.

– « On dirait qu’on a trouvé notre nouveau champion », conclut le jeune recruteur. Le second sourit en hochant la tête en signe d’approbation.

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