Appuyé contre la vitre du wagon, son imposant sac de voyage à ses pieds, Lukas Hunter luttait tant bien que mal contre le sommeil. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, incapable de stopper le flux de pensées qui encombraient son esprit, et être resté enfermé dans un avion presque une journée entière l’avait bel et bien achevé. En face de lui, une vieille dame lui jetait des coups d’œil peu avenant en tenant fermement sa petite besace en cuir sur ses genoux, comme s’il allait bondir sur elle d’un moment à l’autre pour lui arracher sauvagement des mains. Mais il est vrai qu’il n’avait pas fière allure avec ses habits sales et trop larges – il avait perdu plus de poids qu’il n’osait l’admettre. De plus, il n’avait pas pris de douche depuis quelques jours puisqu’il avait passé la nuit dernière dans une auberge bon marché à Quito, en République d’Équateur, où il avait partagé sa chambre avec six autres personnes – et jusqu’à là, rien d’anormal, il avait l’habitude désormais – mais où l’accès à la salle de bain lui avait été impossible avant son départ pour l’aéroport. Il aurait préféré sentir bon et s’être rasé pour son grand retour dans la société, après deux ans d’absence, cependant, il n’avait guère eu le choix. D’ailleurs, il aurait préféré revenir de la même manière qu’il s’en était allé : à pied, ou dans des transports plus banales comme le bus ou encore le train, mais sa famille l’avait tant supplié qu’il avait fini par céder. De toute façon, il avait assez marché durant ces deux années de voyage à travers l’Amérique.

Lukas ne fut jamais un très bon élève : il passa cinq ans au collège au lieu de quatre et manqua de justesse le redoublement de sa dernière classe de lycée. Pas que les cours ne l’intéressaient pas, au contraire, il aimait apprendre, s’enrichir de nouvelles connaissances chaque jour qui soit. Mais c’était plutôt le cadre des études qui le repoussaient et souvent, il rendait feuille blanche, non pas parce qu’il n’avait pas les réponses – il les avait – mais simplement parce que cela l’ennuyait. Il partait du principe que sa présence était ce qui comptait et qu’il n’avait aucun compte à rendre aux institutions scolaires. Ce qu’il savait, il voulait le garder pour lui, pas le recopier bêtement dans une interrogation. Les bulletins n’avaient aucun sens pour lui, ils détournaient les études de leur véritable but : enseigner aux nouvelles générations tout le savoir acquit par les anciennes.

Cependant, l’échec scolaire n’était pas son intention, si bien que de temps en temps, ou selon les matières et les enseignants, il pouvait se montrer très studieux et obtenir la meilleure note de la classe. Puis le jour suivant, il changeait d’avis et se retrouvait à nouveau dernier. Lukas faisait souvent le contraire de ce qu’on lui disait : longtemps, on le qualifia de gamin capricieux et égoïste qui ne recherchait qu’à attirer l’attention en se moquant du mal qu’il pouvait faire autour de lui. Et ses parents étaient bien évidemment les premiers touchés par ses péripéties scolaires. Mais crier ou le punir ne servaient à rien, ils s’en rendirent vite compte, et jetèrent mainte fois l’éponge. Et bien évidemment, c’était dans les moments où personne ne lui faisait plus aucun commentaire qu’il se décidait à soudain exceller…

Lors des réunions parents-professeurs, ses professeurs ne cessèrent jamais de le répéter : Lukas Hunter était un enfant très intelligent, son unique lacune était sa fainéantise. Mais ce n’était pas la fainéantise qui poussait le garçon à n’en faire qu’à sa tête : c’était les arguments que les gens lui donnaient pour l’inciter à travailler qui le braquaient. « C’est pour que tu puisses faire un métier que tu aimes », disaient-ils. Lukas savait que ce n’était pas aussi simple, ou en tout cas, cela ne l’était plus à son époque. Et puis d’ailleurs, était-il seulement possible de faire un métier que l’on apprécierait réellement ? Non, il n’y croyait pas.

Lorsqu’il devint adolescent, il fit quelques concessions, mais globalement, il changea peu son comportement. En revanche, les adultes commencèrent à mieux comprendre comment lui fonctionnait. Ils expliquèrent qu’il faisait toujours les choses pour lui, et dans cette logique, il ne cherchait pas les bons résultats puisque cela ne faisait nullement parti de ses priorités. Au lycée, il se mit à agir en fonction du caractère de ses professeurs. Quand l’un d’eux avait un comportement ou une réaction qui lui plaisait, il se montrait brillant pendant quelques jours. C’était comme une récompense : Lukas avait si souvent entendu ses enseignants lui demander de faire des efforts qu’il pensait désormais que cela leur faisait plaisir lorsqu’il se décidait à travailler – et c’était la vérité pour quelques uns d’entre eux.

En grandissant, il réalisa qu’au-delà des études, c’était les règles qu’il détestait. Il refusait de faire comme tout le monde, de suivre le troupeau, de faire les choses parce « qu’il le fallait ». Il se mêlait peu aux autres mais se montrait toujours très agréable, bien plus encore lorsque les personnes lui plaisaient et partageaient certaines de ses convictions. Les adultes disaient qu’il était un marginal, les jeunes de son âge qu’il était un peu étrange, mais gentil. Cependant, le jeune homme ne prêtait que très peu d’importance à ce qu’on lui disait : il était têtu, ne suivait que son avis et lorsqu’il avait une idée en tête, c’était presque impossible de lui retirer.

C’est sur ce principe qu’il refusa de poursuivre des études, alors que ses parents le suppliaient d’aller à l’université, lui assurant qu’il y apprendrait des choses qui lui plaisent et pour lui. A la place, il décida de partir en voyage pour une durée indéterminée à travers tous les États-Unis. Mais très vite, il agrandit son horizon et partit brièvement au Canada, suivit de l’Alaska, avant de redescendre dans le Sud, passant par le Mexique et tous les pays de l’Amérique latine. Cela n’enchanta guère ses parents qui s’inquiétaient de le voir traîner dans tous les recoins du continent, lui, l’intrépide qui n’eut jamais peur de rien. Pour eux, il restait un grand gamin qui n’écoutait personne et répondait toujours « non » pour le plaisir de les contrarier. Pourtant, il ne lui arriva rien de mal, il savait s’occuper de lui, ils furent bien contraint de le reconnaître. Lukas vivait de petits boulots en tout genre sur sa route et des économies qu’il avait réalisé avant son départ. S’il ne travaillait pas des masses à l’école, en revanche, il le faisait avec toute son énergie à l’extérieur des grilles. Il avait la chance d’être apprécié de la plupart des habitants de son quartier natal : les gens lui accordaient un boulot sans trop de méfiance, et avec le temps, tous surent qu’il était réputé pour être un travailleur très investi. C’est ainsi qu’il pu partir sur la route, partageant de temps en temps des kilomètres avec d’autres voyageurs sans attaches. Il aimait découvrir, ne jamais faire la même chose et rencontrer des personnes uniques qui ne se ressemblaient pas. Et surtout, il était libre.

Soudain, la rame s’arrêta et Lukas se hâta de ramasser son sac, puis de descendre de son wagon. Le métro était sa dernière étape avant d’arriver à destination. Il se mêla à la foule et quelques petites minutes plus tard, ressortit de la bouche. Le ciel était orangé, signe que le soleil est en train de se coucher. Il regardait autour de lui comme s’il découvrait pour la première fois l’arrondissement New-Yorkais où il avait grandi : Brooklyn. Il remonta plusieurs rues, trouvant son chemin sans même réfléchir, reconnaissant les bâtiments aux briques brunes, parfois rouges, ou les grands escaliers de pierres au pied des maisons. Il croisa plusieurs groupes de jeunes mais aucun qu’il ne connaissait. Lukas se demanda même si ses anciennes connaissances vivaient encore dans le coin, depuis le temps. C’était très compliqué d’échanger du courrier lorsqu’il était sur la route et la plupart du temps, il ne faisait qu’envoyer des lettres sans donner d’adresses. Quelques fois seulement, il restait assez longtemps au même endroit pour recevoir une réponse de sa famille, mais il n’avait pas le temps d’en demander de tous ceux qu’il connaissait. C’était rapide : juste le temps de travailler pour récolter un peu d’argent et il repartait sans plus attendre.

Après quelques minutes de marche, Lukas reconnu la rue où vivaient ses parents. Le ciel s’était encore assombri, il allait bientôt faire nuit, alors il accéléra l’allure. Il se sentait tout à coup très anxieux : il réalisait que pour la première fois depuis deux ans, il allait retrouver des gens qu’ils connaissaient réellement et qui le connaissaient parfaitement, et que dans un même temps, il allait retrouver une vie plus ou moins normale de sédentaire. « Est-ce réellement ce que je désire ? Ce n’était pas le cas, avant, alors pourquoi cela le serait-il maintenant ? » Se demanda-t-il. Il ralentit, son sac lui écrasant lourdement l’épaule. « Mais je ne peux pas fuir, je ne peux pas faire demi-tour, c’est ridicule. Suis-je brusquement devenu lâche ? » Tenta-t-il de se résonner. Il n’aurait jamais cru qu’il paniquerait : revenir était pourtant plus facile que de tout quitter pour l’inconnu comme il l’avait fait il y a deux ans.

– « Mais que vois-je ?! Le retour du héros ! Tu as fini de te prendre pour Che Guevara ! » S’écria une voix féminine dans son dos.

Il fit volte-face et regarda autour de lui, mais la rue était vide.

– « Lèves les yeux, Hunter ! »

Et finalement, il la vit, assise sur le rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée. Il ne l’avait même pas vu en passant, tant il était perdu dans ses pensées. La jeune latino arborait un petit sourire malicieux, le même qu’auparavant. Ses longs cheveux bruns lui tombaient en cascade sur les épaules et dans le dos. Elle se redressa et sauta de son perchoir, atterrissant agilement sur le rebord des escaliers de son immeuble. Elle portait comme autrefois un jeans trop grand pour elle, probablement emprunté à l’un de ses grands-frères – et à en voir les traces de cambouis, il devina rapidement lequel –, mais qui parvenait pourtant à faire ressortir sa silhouette si fine et élégante.

– « Camilla Rodriguez ! Quelle surprise. Encore par ici ? » Lança Lukas en lui souriant.

– « Je ne pars pas faire le tour du monde, moi », rétorqua-t-elle en descendant le rejoindre. « Et dis-moi… Tu ne comptais pas repartir ? »

Il avait presque grandi avec Camilla, puisqu’elle était sa voisine d’immeuble depuis l’enfance. Même lorsqu’ils étaient plus jeunes et que leur petite différence d’âge pouvait se faire sentir, elle était la seule personne qu’il fréquentait et considérait comme une véritable amie. Aujourd’hui, il avait vingt et un ans tandis que la jeune femme en avait tout juste dix-neuf.

– « Comment vont Stephen et Javier ? » Demanda Lukas sans répondre à la question précédente.

Stephen et Javier étaient les deux grands frères de Camilla. Le premier, âgé de vingt ans, accompagnait presque toujours sa sœur et c’est ainsi qu’il devint très proche du jeune voyageur. Le second avait trente ans et tenait un garage automobile où Lukas avait travaillé à l’époque où il était encore au lycée. Camilla avait également un troisième frère, le cadet des quatre, mais le jeune homme ne l’avait jamais rencontré et elle-même le connaissait peu : il vivait avec sa femme et ses deux enfants dans le Maryland, et ne remettait que très rarement les pieds à Brooklyn.

– « Stephen fait parti d’une bande de danseurs de rue », commença la jeune fille.

– « Sans blague ? Ils le cachent à tes parents ou ils ont jeté l’éponge ? »

– « Ils se sont rendus compte qu’il avait plus d’avenir là-dedans. Ils ont pris conscience que c’était déjà un exploit qu’il ait été diplômé au lycée, alors… Ils ont lâché l’affaire. Mais il travaille à mi-temps avec Javier. Il aimerait être indépendant, prouver qu’il peut se débrouiller seul, mais le travail se fait très rare dans le coin. Alors il mise tout sur la danse. Quant à Javier, il va se marier dans deux mois ! Si tu ne te défiles pas et restes, tu pourrais venir, il serait très heureux », déclara Camilla, les mains dans les poches, se balançant doucement de droite à gauche d’un air nonchalant et faussement indifférent. Pour la première fois, Lukas réalisa combien sa voisine était belle.

– « Je suis content d’apprendre qu’ils vont bien, je passerais les voir », commenta-t-il en ignorant le pic de sa jeune amie.

– « Et quand tu auras le temps, viens à la maison : mes parents t’ont toujours adoré, ils craignaient que tu ne reviennes pas vivant de ta folle escapade ».

– « C’est noté », dit Lukas avant de rire, mi-sincère et mi-nerveux. Il ne pensait pas que tant de personnes attendaient son retour.

– « Bon, allez, va-t-en. Tes parents ne doivent plus tenir en place alors tâches de ne pas t’enfuir en courant », ordonna Camilla en remontant les marches de son immeuble. « Tu n’es pas devenu un lâche, hein, Hunter », ajouta-t-elle, un sourire narquois au coin des lèvres. Il se fit la remarque que c’était bien une affirmation, et non une question. Alors comme convenu, il décida de ne pas être un lâche.

– « A bientôt, Camilla. Tu m’as manqué ».

– « Ouais, c’est ça ! » Répondit-t-elle en lui faisant un geste de la main, avant de céder et de lui offrir un sourire rayonnant, sincère… Et émue.

Elle ne repassa pas par la fenêtre mais par la porte, et disparu à l’intérieur. Lukas se retourna alors et s’avança en direction du bâtiment d’à côté, où vivaient ses parents. Et où il vivait également, non ? Il se demandait s’il avait encore un endroit à lui, un endroit qu’il pouvait désigner comme son chez soi. Après deux ans à changer de toit tous les jours, à dormir seul à la belle étoile ou dans une chambre avec des inconnus – des voyageurs sans maison, comme lui… Avait-il encore une place qui l’attendait ?

Sans qu’il ne s’en soit rendu compte, il avait monté les escaliers de son immeuble et se trouvait désormais devant la porte d’entrée de l’appartement. Il frappa mais si doucement, en effleurant le bois, qu’il était persuadé que cela ne s’était pas entendu. Pourtant, la seconde d’après, sa mère ouvrit avec précipitation la porte et dans un même temps, l’attrapa par le bras pour le forcer à entrer, comme si elle craignait qu’il ne prenne la fuite. Puis elle l’attira dans ses bras en parlant à toute vitesse : il ne comprenait pas un mot de ce qu’elle disait, et de plus, elle pleurait, mais il devina ses paroles. Son père s’approcha d’eux, visiblement ému lui-aussi mais il tenta de se contenir, toujours réservé et fier lorsqu’il s’agissait de montrer ses émotions. La mère de Lukas se décida à le laisser respirer que pour se mettre à lui crier qu’il avait la peau sur les os, et sur le champ, elle couru dans la cuisine pour lui préparer quelque chose à manger. Le jeune homme sourit en pensant aux jours qui allaient suivre : sa mère n’allait plus le quitter et allait le gaver de nourritures jusqu’à ce qu’il retrouve tous ses kilos perdus.

Finalement, ce fut au tour de son père de le prendre dans ses bras, avec plus de retenu et peu de temps, mais c’était la toute première fois depuis de nombreuses années. Il prit le sac de son fils, passa une main dans son dos et le poussa dans la cuisine où la mère de famille continuait de s’activer, impossible à stopper tant qu’elle n’aurait pas fait manger sa progéniture. Ils n’échangèrent aucun mot, ne communiquant que par le regard. Lukas réalisa combien ses parents l’avaient manqué, combien il adorait le quartier où il avait grandi et combien il regrettait les après-midi qu’ils avaient partagé autrefois avec les frères Rodriguez, et surtout, sa complicité innée avec Camilla.

Mais Lukas savait maintenant. Il savait qu’il était chez lui. Tout allait pouvoir rentrer dans l’ordre.

Il était de retour à la maison.

 

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