Gretchen marchait pied nu au milieu de la longue couverture d’asphalte qui la menait jusqu’à chez elle. Autour d’elle, il n’y avait pas un seul bruit, tout était silencieux. Il y avait juste ces légers sons habituels, ceux de la nuit, peut-être ceux d’animaux invisibles, et ceux du murmure à peine perceptible du vent. Pas de musiques, pas de voix, pas de voitures… Juste elle et une nuit à quatre heures du matin. Les jeunes gens qui avaient fait la fête avec elle cette nuit-là avaient pris un autre chemin et avaient disparu dans la pénombre depuis un moment. Elle était totalement seule, comme elle aimait l’être lorsqu’elle regagnait son foyer peu de temps avant le lever du jour, juste avant l’aurore.

Le ciel était sombre : la lune jouait à cache-cache avec un épais voile de nuages et seulement quelques timides étoiles tentaient, avec beaucoup de peine, d’éclairer la voie. Mais cela n’avait aucune importance ! Elle connaissait si bien la route que, même privée totalement de sa vue, elle n’aurait eu aucun mal à regagner son lit. L’air était frais mais elle n’avait pas froid, au contraire : c’était agréable de pouvoir respirer la douce brise du petit matin, surtout après avoir passée toute une soirée à ne faire qu’un avec une vague de danseurs aux corps chauds et transpirants.

La jeune fille tenait ses chaussures dans la main droite et peinait à marcher normalement. Elle avait tellement dansé qu’elle ne sentait plus ses orteils, et son talon la faisait souffrir. Et pourtant, elle n’avait porté que des baskets, pas d’escarpins trop hauts, pas même d’étroites ballerines : ce n’était pas son genre, c’était trop inconfortable. Mais ce soir, cela n’avait rien changé. Ses cheveux étaient emmêlés, plus que d’habitude, et son maquillage noir coulait sous ses yeux, laissant des traînées sur ses joues. Elle ne savait plus à quoi cela était dû, si elle s’était mouillée le visage, si c’était la transpiration ou si elle avait pleuré. Elle sentait juste que c’était là, sur son visage.

A mi-chemin, Gretchen s’arrêta pour s’asseoir sur un vieux banc au bois dépeint et usé qui avait souvent l’habitude de l’accueillir lorsqu’elle rentrait de ses sorties nocturnes. Elle balançait ses jambes et sa plante de pied caressait doucement l’herbe légèrement humide : elle n’était pas très grande, en fait, elle était assez petite pour son âge. Mais elle aimait sa taille, elle trouvait que c’était plus facile pour se faufiler où elle le désirait, et les gens semblaient moins la remarquer. Pourtant, elle n’était pas le genre de fille à passer inaperçu. Même lorsqu’elle ne parlait pas et qu’elle se contentait d’écouter, sans faire un geste, sans se faire remarquer d’une manière ou d’une autre, elle semblait attirer l’attention et l’intérêt des gens qui l’entouraient.

Souvent, elle observait le monde tout autour d’elle et ils se disaient que c’était une rêveuse, qu’elle avait « la tête dans les nuages », comme on dit. Mais ce n’était pas son genre, Gretchen était une fille qui avait les pieds sur terre et qui regardait la vérité bien en face. Elle ne cherchait pas à l’embellir, elle n’exagérait pas, elle ne mentait pas. Plus tard, elle les regardait, ces gens qui l’entouraient, elle essayait de deviner qui ils étaient, ce qu’ils aimaient, ce qu’ils voulaient, ce qu’ils détestaient et ce qu’ils faisaient ici, et ils se disaient qu’elle n’était pas très bavarde, qu’elle était effrayée par eux. Mais Gretchen n’avait jamais eu peur de rien, encore moins d’adresser la parole à quelqu’un. En réalité, elle n’avait pas sa langue dans sa poche et il fut un temps, elle aurait dit tout ce qu’elle pensait. Un peu trop même. C’était exactement pour cette raison qu’elle préférait à présent se taire, pour éviter de donner son avis, d’être sincère et de peut-être, blesser quelqu’un. Elle pensait qu’il y avait bien assez de mal comme ça dans la vie des gens pour qu’elle en rajoute. Alors elle gardait le silence et les laissait dire. Parce que cela n’aurait bientôt plus aucune importance, ce n’est qu’un instant futile et dérisoire. Ils avaient bien le droit de penser et d’exprimer ce qu’ils voulaient pendant ce temps-là. Après tout, elle l’avait déjà eu, son temps à elle…

Finalement, après quelques minutes de pause, elle reprit la route. Elle était presque arrivée, elle reconnaissait les pattés de maisons proches de son quartier. Un courant d’air fit voler ses cheveux et elle frissonna, bien qu’elle n’eut pas vraiment froid. Arrivée à un tournant, elle eut un sentiment étrange, quelque chose – un souvenir peut-être – qui aurait dû lui revenir à l’esprit mais qui restait obstinément bloqué, si bien qu’il ne lui restait qu’une vague impression. Une impression que quelque chose était arrivée et qu’elle l’avait oublié. Et ce quelque chose semblait remonté à plus longtemps qu’elle ne l’aurait pensé. Elle crut alors entendre le vrombissement lointain d’une voiture mais elle ne la vit jamais apparaître… Gretchen leva les yeux au ciel en se disant qu’elle aurait mieux fais de rester au lit, cette soirée ne semblait pas l’avoir réussite !

Dans les bâtisses, toutes les lumières étaient éteintes, personne ne semblait encore debout. « Mais c’est tout à fait normal », pensa-t-elle, « il est tard ». C’est pourquoi elle aimait traîner en rentrant de ses soirées : à quatre heures du matin, elle savait qu’elle ne serait pas dérangée. Puis enfin, elle bifurqua dans la rue où elle habitait depuis sa naissance. Elle n’avait jamais connu d’autre maison que celle où elle avait grandi. Elle n’était une inconnue pour personne : rare étaient les nouveaux, et certains de ses voisins étaient là depuis aussi longtemps que sa famille, voire plus encore.

Soudain, elle aperçut une faible lueur venant de la maison de Monsieur Schnabel, qui ne la surprit absolument pas : depuis le décès de sa femme, il y a trois ans, le vieil homme dormait très peu et régulièrement, la jeune fille le trouvait assis dans son fauteuil devant la télévision, regardant vaguement un programme de jardinage. Elle était presque certaine que le son était coupé : en fait, il avait toujours détesté le jardinage. Il ne portait aucun intérêt à cette activité, et de manière général, à la flore. C’était sa femme qui en était passionné. Mais depuis que celle-ci était morte, leur jardin, si bien entretenu auparavant, restait à l’abandon et les mauvaises herbes avaient remplacé les si jolies fleurs que faisait pousser Madame Schnabel.

Un jour, sa femme, toujours joviale et avenante avec tout le monde, raconta à Gretchen que leur nom de famille désignait un homme bavard, ce qui était ironique puisque son mari n’adressait que très rarement la parole aux autres. Il se contentait de hocher la tête lorsqu’on s’adressait à lui – ce que, avec le temps, peu de voisins persistèrent à faire en voyant le peu d’attention qu’il semblait leur accorder –, et de temps en temps, il lui arrivait de marmonner quelques mots à peine compréhensible. Le couple était originaire d’Allemagne, si bien que les voisins se mirent en tête que Monsieur Schnabel ne savait tout simplement pas parler leur langue. Ces derniers, des années plus tard, ne savaient toujours pas si c’était le cas, et il était fort probable qu’ils ne le sauront jamais.

De son côté, Gretchen aimait penser que le vieil homme comprenait et pratiquait très bien le français, mais qu’il n’aimait tout simplement pas la compagnie et les discussions des gens du quartier… Le silence était une manière de garder les autres à distance. C’était pour cette raison que la jeune fille, bien qu’elle ne le connaissait pas personnellement, l’appréciait beaucoup, ou du moins, éprouvait une certaine forme de respect et d’admiration à son égard : il ne faisait pas attention aux autres, il vivait sa vie comme il l’entendait sans se soucier du regard des autres, et le reste n’avait aucune importance. Tout ce qu’il semblait regretter, c’était la présence de sa femme.

Monsieur Schnabel avait toujours détesté le jardinage, c’était une chose que même son mutisme n’avait pu dissimuler à l’ensemble du voisinage. Cependant, cela ne l’avait jamais empêché de passer des heures à la regarder retourner la terre ou arroser ses plantes…

Le vieil homme détourna le regard de son écran de télévision pour se tourner en direction de la fenêtre de son salon. Gretchen fut d’abord persuadée qu’il l’avait vu, puisque après tout, elle se trouvait pratiquement au pied de la bais vitrée, et s’inquiéta qu’il ne s’offusqua de la voir l’observer ainsi depuis l’extérieur. Mais il n’en fut rien. Son voisin continua de la fixer comme si, finalement, il ne la voyait pas et ne faisait que regarder un point invisible dans la rue, l’air un peu absent, mélancolique. « Peut-être est-il si perdu dans ses pensées qu’il n’a même pas remarqué ma présence », conclut la jeune fille avant de s’éloigner, ne préférant pas attendre une réaction de la part de Monsieur Schnabel. Ce dernier était décidément l’être le plus énigmatique qu’elle n’est jamais rencontré…

Gretchen s’arrêta devant chez elle, toujours au milieu de la route. Le ciel au dessus d’elle semblait moins noir et au loin, le soleil n’allait pas tarder à repeindre les façades des maisons de son quartier d’un orange pâle. L’arrosage automatique venait de se mettre en route bien que ces derniers jours, il n’avait pas fait aussi chaud et sec que d’ordinaire à la même époque de l’année. Gretchen s’approcha de chez elle et marcha sur la pelouse pour mettre ses pieds sous l’eau des jets.

Sa mère, Abbigail ‘Abbie’ Stanley, n’était pas à la maison : elle travaillait de nuit comme sage-femme dans un hôpital et ne rentrerait pas avant six heures du matin, si elle n’était pas retardée, ce qui arrivait souvent. La jeune fille n’avait plus de père depuis l’âge de quatre ans. Celui-ci les avait abandonné, elle et sa mère, pour des raisons encore confuses que sa génitrice refusait d’éclaircir avec plus de détails.

Mais dans le fond, Gretchen s’en moquait : il n’était pas là, il n’avait jamais souhaité la revoir, alors elle savait ce qu’elle devait savoir à son sujet. Elle avait tiré un trait sur lui depuis des années déjà, refusant d’encombrer son esprit de questions qui n’auraient pas de réponses et qui ne feraient que la rendre plus malheureuse. Et elle estimait que sa mère l’avait très bien élevé sans homme dans leur vie. C’était des choses qui arrivaient, il n’y avait rien d’autre à dire à ce sujet.

Finalement, la jeune fille décida de rentrer. Elle ne pouvait pas traîner plus longtemps, le temps passait… Elle inspira lentement : l’air sentait l’herbe mouillé. Elle récupéra sa clé, caché sans originalité sous un pot de fleur dans l’angle des escaliers et de la façade de la maison, ouvrit la porte et la referma en tentant de faire le moins de bruits possible. Puis elle monta à l’étage.

Dans le couloir, elle remarqua que la porte à sa gauche était grande ouverte. Elle ne perdit pas plus de temps et se glissa dans sa chambre. Sans surprise, elle découvrit sa petite-sœur couché dans son lit. Elle s’appelait Lucy, était âgée de douze ans et n’avait jamais connu son père puisqu’il était parti alors que sa mère était enceinte. Son visage était angélique et enfantin, si bien qu’elle semblait plus jeune que son âge.

A une époque pas si lointaine que cela, elles couchaient dans le même lit pendant l’absence nocturne de leur mère. Puis Lucy apprit à dormir seule, mais encore à douze ans, elle préférait la compagnie de sa sœur et lorsque cette dernière sortait, il n’était pas rare que Gretchen la retrouve au petit matin dans sa chambre. En général, la plus jeune dormait et elle ne se rendait pas compte que son aînée était rentrée. C’était le fait de savoir que sa sœur allait la rejoindre à un moment ou un autre qui la rassurait et l’aidait à fermer l’œil.

Gretchen se déshabilla et rejoignit Lucy dans son lit. Elle repoussa quelques mèches des cheveux de sa sœur afin de voir son visage endormi. Quelques fois, l’enfant ne dormait pas lorsqu’elle rentrait, alors celle-ci aimait la harceler de questions sur sa soirée et Gretchen était toujours surprise de constater qu’elle n’avait rien à dire : elle avait le sentiment de s’être amuser, parfois un peu moins, mais au final, elle en venait à la même conclusion. « C’était bien », répondait-elle à sa sœur sans plus de convictions. Tout cela semblait déjà si loin et futile à ses yeux, et pourtant, quelques jours plus tard, elle disparaissait encore une grande partie de la nuit, répétant l’histoire inlassablement.

« Emmènes-moi la prochaine fois ! » S’exclamait alors Lucy, les yeux pleins d’espoir, l’esprit encombré de fausses idées. Gretchen lui demandait alors de se rendormir. Elle voulait lui dire qu’elle avait bien mieux à faire que de la suivre mais elle refusait d’avouer à voix haute qu’elle perdait elle-aussi son temps. Là-bas, elle attendait une chose qui ne viendrait jamais à elle. Ils attendaient tous quelque chose. En vain.

Plus tard, alors qu’elle s’apprêtait à s’endormir, Gretchen se souvint…

Elle se souvint qu’un soir, elle ne pu jamais rentrer chez elle. Suite à quoi Lucy ne la trouva pas à ses côtés dans leur lit, quelques heures plus tard. A ce moment-là, sa mère Abbie avait déjà appris la nouvelle alors qu’elle terminait sa garde à l’hôpital. Et après cette nuit-là, Monsieur Schnabel ne revit jamais plus sa femme jardiner devant chez eux.

Chaque nuit depuis, à quatre heures du matin, une jeune fille rentre chez elle, et alors qu’elle passe devant la maison de son voisin, elle songe au vieil homme, devenu insomniaque il y a trois ans.

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